C’est un réseau à la vie quotidienne discrète, moins médiatique que certains voisins à la réputation légendaire. Freiburg n’a pas l’aura de Karlsruhe : c’est un réseau de tramways classique. Au chapitre des particularités, on ne signalera guère que le viaduc surplombant le faisceau de voies de la gare. L’attrait est ailleurs.

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Freiburg im Breisgau - Kauser Joseph Strasse - 29 et 31 octobre 2016 - Des piétons, des vélos, des tramways... Mais où sont les voitures ? Reléguées à la portion congrue, leur absence n'altère nullement le dynamisme économique de la ville. Au contraire, leur absence rend les rues commerçantes encore plus attractives ! © E. Fouvreaux

La ville compte 215 000 habitants, au cœur d’une agglomération qui en compte trois fois plus et qui accueille 130 000 emplois et 29 000 étudiants. Freiburg im Breisgau est desservie par 5 lignes de tramways formant un réseau de 32,1 km desservant 73 arrêts. En 2015, il a enregistré une fréquentation journalière moyenne de 200 000 voyageurs.

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Freiburg im Breisgau - Kaiser Joseph Strasse - 29 octobre 2016 - Eh oui, ça passe ! Et la ligne aérienne n'impose pas une allure d'escargot pour passer sous la tour... © E. Fouvreaux

Ce qui fait le succès de ce réseau, c’est l’engagement politique continu depuis 1973 pour un nouvel urbanisme dont le tramway est la pierre angulaire. Freiburg a été élue dès 1992 « capitale mondiale de l’environnement » pour le développement des énergies alternatives, les choix modaux de transports et une agriculture raisonnée (voir le document Freiburg GreenCity publié par la Ville de Freiburg, version en français). Elle est en la matière un lieu de recherche et d’innovation avec 10 000 emplois dans le domaine des sciences environnementales.

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Freiburg im Breisgau - Kaiser Joseph Strasse / Berthold Strasse - 29 octobre 2016 - Joli plan de voies n'est-ce pas ? © transporturbain

Le tramway d’abord

Desservie par le chemin de fer dès 1845, mais avec une gare relativement à l’écart de la ville nichée au pied du massif de la Forêt Noire, Freiburg bénéficia d’un premier service de tramways à traction animale en 1887 dont l’électrification ne tarda pas à être engagée : l’entreprise Siemens & Halske fournissait à la fois l’électricité pour les tramways et pour l’éclairage public.

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Ci-dessus : plan du réseau de tramways en 1901. Ci-dessous, en 1949 : on notera en trait fin l'existence de deux sections non exploitées.

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Constitué de 4 lignes, le réseau faillit être abandonné en 1972, après avoir subi plusieurs contractions dans les faubourgs en 1961-1962. Néanmoins, dès 1969 débuta l’élaboration d’un nouveau schéma directeur d’urbanisme, interrogeant la prédominance de l’automobile.

Gunterstal - Schauindlandstrasse - 1969 - Une GT4 encore sous un porche, précédant la Klosterplatz : en dépit de l'achat de matériel moderne, le réseau faillit succomber à la mode automobile... © J.H. Manara

Finalement, échappant au mieux à la contraction et au pire à la suppression, le réseau fut considéré comme la pierre angulaire de la politique d’urbanisme de la ville. Ainsi, dès 1973, la vieille ville fut rendue piétonne, débarrassée de la circulation automobile.

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Freiburg im Breisgau - Kaiser Joseph Strasse - 29 octobre 2016 - Le passage sous les tours de la ville fait évidemment le régal des photographes et ne suscite aucune réaction esthétique : le tramway fait partie intégrante du paysage urbain. © transporturbain

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Freiburg im Breisgau - Rennweg - 29 octobre 2016 - A l'écart du centre, le tramway circule le plus souvent au centre de la chaussée et ici sans autre matérialisation de son espace que le pavage des voies. © transporturbain

Neuf extensions du réseau de tramways ont été réalisées depuis le début des années 1980 :

  • 1983 : Technisches Rathaus – Paduaallee (ligne 1)
  • 1985 : Paduaalle – Landwasser (ligne 1)
  • 1994 : Runzmattenweg – Haid (ligne 3)
  • 1997 : Am Lindenwäldle – Rieselfeld (ligne 5)
  • 2002 : Am Lindenwäldle – Pressehaus (ligne 5)
  • 2004 : Pressehaus – Johanneskirche (lignes 3 et 5)
  • 2006 : Heinrich von Stephan Strasse – Vauban (ligne 3)
  • 2014 : Reutebachgasse – Zähringen (ligne 4)
  • 2015 : Robert Koch Strasse – Technische Fakultät (ligne 4)

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Freiburg im Breisgau - Robert Koch Strasse - 29 octobre 2016 - Sur une des récentes extensions du réseau, vers Messe, l'implantation des voies retenue pour la ligne 4 est assez semblable aux réseaux français modernes. © transporturbain

En outre, en 1986, les tramways ont pu bénéficier, ainsi que les piétons et les vélos, d’un nouvel ouvrage franchissant la gare centrale, et offrant une correspondance directe depuis chaque quai. Il a marqué véritablement l'orientation de la politique d'urbanisme en faveur du tramway, anticipant le développement de nouveaux quartiers organisés autour du tramway.

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Freiburg im Breisgau - Bahnhofbrücke - 29 octobre 2016 - Ce viaduc franchissant le faisceau de la gare accueille 4 des 5 lignes du réseau actuel, facilitant l'accès aux trains depuis la plupart des quartiers de la ville. Il ne laisse aucune place à la voiture puisque seuls piétons, vélos et tramways peuvent l'emprunter. © E. Fouvreaux

L’exploitation des 5 lignes est remarquable de régularité, en dépit de l’absence d’une priorité systématique aux carrefours. L’intervalle de 6 à 8 minutes rend le tramway très attractif et le renouvellement du matériel roulant procure un gain de capacité appréciable.

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Le développement du réseau, avec la construction d’une nouvelle section évitant la Kaiser-Joseph-Strasse, permet de conserver une exploitation fiable compte tenu de la forte densité de piétons sur cette artère particulièrement dynamique de la ville. Il est également prévu de faire pénétrer le tramway au cœur du parc des expositions et de desservir Littenweiler, en complément du service ferroviaire de la ligne du Höllental. D’autres projets sont en phase d’étude, notamment une jonction entre Pressehaus et Haid, pour améliorer la desserte de Haslach.

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Freiburg im Breisgau - Rotteckring - 31 octobre 2016 - Etat d'avancement de la nouvelle section destinée à alléger le trafic sur Kaiser Joseph Strasse, en desservant le théâtre et les universités. On notera qu'en attendant leur ouverture, un parc à vélos a été installé devant la bibliothèque municipale. © transporturbain

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Situation du réseau en 2014 avec le tracé de la nouvelle section par Rotteckring.

Le matériel roulant

Avec 5 lignes, le réseau est actuellement desservi par 6 types de matériel roulant, ce qui peut apparaître étonnant vu avec un regard français de réseaux très standardisés parce que très récents. Le VAG a commencé en 2015 à prendre possession des Urbos commandés à 12 exemplaires dont une première tranche de 6 était déjà livrée. L’objectif est de retirer du service les dernières GT8 Düwag désormais plus que trentenaires et dont les accès hauts s’avèrent désormais un handicap. Les GT8NZ forment une série particulière, unique en Allemagne, parmi les dernières productions sous la marque Düwag. Quant aux Combinos de Siemens, le réseau a rencontré d’importantes difficultés avec la première série, tandis que la version « Advanced » a réparé les défauts de la version « Basic ».

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Freiburg im Breisgau - Kaiser Joseph Strasse - 29 octobre 2016 - Le VAG exploite 9 Combino de première génération, à l'allure quelque peu alourdie par la double girouette aux lignes anguleuses. Les problèmes de fiabilité rencontrés n'ont pas servi l'image de marque de ce matériel. © transporturbain

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Freiburg im Breisgau - Runzmattenweg - 29 octobre 2016 - Les Düwag n'ont pas encore dit leur dernier mot, malgré l'arrivée successive des GT6N, des Combino et des Urbos. La végétation sur les poteaux caténaires, ça aussi, c'est dans la charte de la ville verte ? © E. Fouvreaux

La politique d’urbanisme

Freiburg s’est résolument lancée depuis les années 1980 dans une politique d’urbanisme assumant la volonté de réduire drastiquement mais méthodiquement la place de la voiture dans les déplacements quotidiens.

Les récentes extensions à Rieselfeld et Vauban été intégrées dans la conception des quartiers qu’elles doivent irriguer. A Rieselfeld, sur 70 hectares, 4 500 logements accueillant 10 000 habitants ont été construits. Le quartier accueille aussi des petites entreprises avec au total 1 000 emplois. Le tramway est arrivé avant la construction des immeubles, en même temps que la création de la voirie.

Le quartier Vauban, érigé  à partir de 1992 sur d’anciennes casernes militaires françaises, est le premier écoquartier européen : sur 38 hectares, il accueille 2 000 habitations et 5 000 habitants. Il a été conçu sans aucune circulation automobile intérieure. Deux parkings ont été aménagés pour les habitants aux entrées de ce quartier. En revanche, le tramway le traverse. La marche et le vélo sont donc en position dominante par un choix fort d’urbanisme.

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Plan de développement du quartier Vauban, après la libération des casernes militaires françaises (troupes d'occupation de la RFA) en 1992.

La ville s’était initialement fixée en 1996 l’objectif d’une réduction de 25% des émissions de CO² par rapport à leur niveau de 1992, qui n’a pu être atteint. L’année suivante, nouvel objectif « -40% d’ici 2030 » était adopté.

Quant aux parts modales, la priorité aux transports collectifs sur les modes individuels est clairement affichée avec un gain de 2 points pour les premiers et une baisse de 3 points pour les seconds : -2 points pour la voiture, -1 point pour le vélo. La marche devrait progresser d’un point.

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Les résultats sont déjà perceptibles (outre une qualité de vie reconnue) puisqu’on ne compte que 408 voitures pour 1000 habitants dans l’arrondissement contre 638 en moyenne dans le Land du Bade-Würtemberg.

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Freiburg im Breisgau - Berthold Strasse - 29 octobre 2016 - Pour une fois, on s'intéressera moins au tramway (même si les Urbos, dont ici la tête de série) et l'oeil sera attiré par le parking vélos abondamment garni mais soigneusement rangés pour ne pas engager le gabarit du tramway. © transporturbain

En effet, outre le maintien et la relance du tramway et l’articulation étroite entre la politique d’urbanisme locale, le développement de l’offre ferroviaire a procuré aux villes et villages alentours une offre de transports publics rapide et fiable. Les trois lignes du Breisgau S-Bahn sont cadencées à la demi-heure depuis 1999 et l’axe magistral de la DB propose une desserte également très dense. Enfin, le Höllentalbahn, également exploité par la DB, permet de relier les villages de la Forêt Noire.

Pour autant, la circulation automobile n’était pas oubliée, mais dans un objectif très clairement assumé : la stratégie de report modal de la voiture vers des modes plus vertueux (marche, vélo, tramway) ne doit pas oublier qu’une partie de la circulation n’est pas transférable – ou du moins pas à court terme – et qu’il convient donc de la gérer ponctuellement. C’est ainsi qu’en 2003, un tunnel de contournement de la vieille ville a été ouvert, évitant une congestion génératrice de nuisances sonores et de pollution. En revanche, toute la ville est en zone 30 à l’exception des grands axes, ce qui a permis de redistribuer l’affectation de l’espace public, en développant notamment un intense réseau de pistes cyclables séparées du trafic automobile et des transports en commun. Naturellement, les tramways ne sont pas assujettis à cette limitation de vitesse.

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Freiburg im Breisgau - Berthold Strasse - 29 octobre 2016 - Pour s'engager sur la bifurcation, il faut une certaine dextérité aux conducteurs de tramway devant l'intense trafic piéton. Le photographe, niché au pied de la statue au coeur de la bifucation, parfaitement en sécurité (d'ailleurs, il est rarement seul !), aussi doit être très réactif ! © E. Fouvreaux

Le trafic automobile est principalement régulé par le biais d’une contrainte sur l’espace accordé à la circulation générale, avec une quasi exclusion du centre historique, à l’exception des véhicules bénéficiant d’un stationnement privatif. Elle est ensuite contrainte par une faible offre de stationnement public, que ce soit en voirie ou en ouvrage.

L’exemple de Freiburg im Breisgau montre qu’une politique inscrite dans la durée et des ruptures assumées avec la conception dominante de la ville moderne peuvent créer les conditions d’une ville particulièrement dynamique, tout en prenant ses distances par rapport à l’automobile.

Une rapide comparaison avec des villes comparables en France est assez difficile car le découpage administratif biaise l’analyse : strico sensu, dans la plage 200 000 – 250 000 habitants, on trouvera en France Lille, Rennes, Strasbourg, Bordeaux et Nantes, mais avec des bassins urbains généralement plus peuplées. Il serait plus pertinent de comparer avec des agglomérations telles qu’Angers, Le Mans, Tours, Caen, Nancy ou Dijon, où le réseau de TCSP n’a été amorcé qu’au début du 21ème siècle et qui se limite au mieux à 2 lignes aux effets insuffisants sur le report modal et l’urbanisme.

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Freiburg im Breisgau - Schlossbergbahn - 29 octobre 2016 - Il y a aussi un funiculaire aux toutes petites nacelles, pour rejoindre les allées forestières du Schlossberg. © E. Fouvreaux