Un palais à la gloire de l’URSS

Il a fallu quatre ans pour construire la première ligne d’une longueur de 11,2 Km, avec treize stations entre Sokolniki et Park Kultury et Smolenskaya. L’effet fut retentissant dans la capitale. Il s’agissait de soulager le réseau de tramways, saturé dans cette ville de 4,5 millions d’habitants.

La construction de la première ligne a été faite à une profondeur relativement limitée (8 à 35 m environ), parfois en tranchée ouverte. Il s’agissait d’aller vite mais la composition du sol et surtout, les moyens mis en œuvre ne facilitaient pas les choses. L’URSS avait beau être une puissance industrielle (ou qualifiée comme telle), les moyens de construction du Métro étaient souvent basiques avec une main d’œuvre à bas coût. La propagande de l’époque glorifiait ces ouvriers mais la réalité fut mitigée avec des conséquences physiques que le régime ne voulait pas forcément mettre en évidence.

Au-delà, il était acquis que le métro de Moscou devait être la vitrine de la puissance de l’URSS et symboliser la Gloire du Peuple. Il s’agissait outre d’avoir un moyen de transport lourd à l’échelle de la capitale, d’offrir aux Moscovites un véritable palais souterrain, pendant des palais de l’Empire russe renversé en 1917. Rien n’était trop beau. Il faut reconnaître que ce fut une réussite et l’est toujours.

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Premier plan du réseau en mai 1935 avec la ligne originelle. (source : metro.ru)

Les premières stations : colonnes et temples souterrains

Le 15 mai 1935 donc, le premier train de quatre voitures s’élançait dans les souterrains de la capitale. Pour les besoins de la propagande, l’événement fut largement diffusé avec force manifestations dont le régime était friand. Staline et les grand dignitaires de l’URSS rivalisaient en discours sur fonds de défilés et de liesse populaires.

Les treize premières stations annonçaient ce que sera dans les décennies suivantes et jusqu’à aujourd’hui, les principes architecturaux : matériaux colorés ; architecture soignée ; grandeur ; ors et marbres. Trois types apparaissaient :

  • stations à colonnes ;
  • stations avec un immense galerie centrale ;
  • stations sous une voute d’un seul tenant.

De ces trois types, deux seront principalement utilisés dans les années qui suivront, les stations à colonnes devenant moins communes. Le choix de construire plus profondément pour s’affranchir des tracés urbains en surface en est une des raisons principales.

En un temps où l’URSS était un mystère voire un danger pour beaucoup d’Européens, il leur était difficile d’imaginer ce qui se construisait sous le sol de Moscou ; peu en avait conscience.

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Komsomolskaya – 24 mai 2018 – Parmi les premières stations à faible profondeur (8 mètres), Komsomolskaya représente le type à grande colonnes à l’antique. Les matériaux sont en marbre jaune et en céramique pour les carreaux des piédroits. Des étoiles soviétiques sont gravées en bosse sur les chapiteaux des colonnes, façon bronze doré. Une terrasse intérieure agrémente le tout et permet les mouvements des voyageurs. La conception pratique est remarquable. (© Thierry ASSA)

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Okhotniy Ryad – 25 mai 2019. Station à quai central avec grande galerie. Les quais sont de part et d’autre des arches latérales. Le marbre blanc et noir et l’alternance du noir et du blanc au sol renforce l’impression de recherche harmonieuse dans les équilibres. Il n’y a aucune sensation de pesanteur malgré les structures massives. La station est située à 15 mètres de profondeur. (© Thierry ASSA)

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Biblioteka IM Lenina – 25 mai 2019. Inaugurée le 15 mai 1935, la station est construite à 12 mètres de profondeur. La voute unique donne une impression vaste et aérée renforcée par les anneaux de lumière et les globes suspendus. Le quai en coursive très large est central, disposition habituelle à Moscou. A quai, un train de type 81-717 mis en service à partir de 1977. (© Thierry ASSA)

A la gloire de l’URSS triomphante

Les années qui suivirent 1935 seront celles des extensions du Métro. Le régime devait aller vite afin d’améliorer la capacité de transport. Parallèlement, en surface, le tramway laissait progresivement la place qui au Métro, qui au trolleybus. De 1935 à 1953, année de la disparition de Staline, trois nouvelles lignes apparurent dont la ceinture (actuelle ligne 5) mise en service à partir de 1950.

A partir de 1938, année de mise en service des premiers tronçons des futures lignes 2 et 3, l’architecture des stations prit une envergure inimaginable. D’aucuns la qualifieraient de mégalomaniaque, d’autres de splendeur. Certaines stations sont d’un goût douteux, d’autres superbes mais d’une façon générale, le symbole de palais souterrain s’affirma, les Moscovites se déplaçant dans les entrailles de la terre au sein d’un réel palais à la gloire des transports et – surtout - du régime. Autant dire que les palais des tsars de jadis se retrouvaient en pendant à la gloire du prolétariat moderne selon les conceptions soviétiques.

D’une façon générale, la profondeur des lignes s’accentua. Il s’en suivit une adaptation des techniques de construction par une architecture plus massive afin de stabiliser les forces mécaniques des masses souterraines. Les stations à colonnes se firent plus rares.

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Plan du réseau au début de 1950. La ligne de Ceinture est mentionnée en vue de son ouverture ou pour une partie, encore en travaux. (source : metro.ru)

L’ornementation des stations devint au fil des années de plus en plus fouillées. Les symboles soviétiques furent utilisés à profusion allant de la faucille et du marteau aux fresques et mosaïques de toutes tailles, à la gloire de l’URSS et du peuple soviétique ou encore à celle des grands hommes du régime ou du communisme. Il s’en suivit parfois une espèce de répétition à outrance, lourde mais non dénuée de beauté. Avantage de ces choix : un réseau très coloré en souterrain avec un certain confort. Les concepteurs n’ont pas lésiné sur les banquettes qui permettent à des dizaines de voyageurs d’attendre confortablement les trains voire – et c’est une observation confirmée – de s’y installer un certain temps pour lire ou attendre un rendez-vous. Le Métro de Moscou devenait une ville dans la ville, un palais confortable à l’instar des plais de surface, une espèce de jardin d’hiver pour la saison froide.

Ajoutons que durant la Grande Guerre Patriotique de 1941-1945, le réseau souterrain fut d’une aide majeure pour se protéger des bombardements.

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Plochtchad Revolyoutsii – 14 juin 2016. La station ouverte en mars 1938, est une des premières à présenter une architecture monumentale et symbolique marquée. Le couloir central est rythmé par des arches revêtues de marbre rouge reposant sur des impostes de marbre noir. Les impostes servent de piédestaux à 76 statues de bronze dans le style du réalisme soviétique, représentant le Peuple soviétique dans ses différentes composantes. La sobriété est contrebalancée par une richesse de formes rappelant les grands palais impériaux. (© Thierry ASSA)

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Paveletskaya – 23 mai 2018. Inaugurée en novembre 1943 sur l’actuelle ligne 2, située à 33,5 mètres de profondeur, la station présente un aspect de cathédrale avec des ogives reposant sur des piliers eux-mêmes soutenant des voutes ouvertes donnant sur les voies. Les ouvertures des clés de voute, lumineuses, accentuent l’effet de hauteur. La jointure des voussoirs est marquée par la répétition du symbole communiste. (© Thierry ASSA)

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Novokuznetskaya – 14 juin 2016. Ouverte en novembre 1943, la station est située à 27,5 mètres de profondeur. La station rend hommage aux combattants de la guerre. Les mosaïques octogonales de la voute ont pour thématique l’industrie de guerre ; elles sont éclairées par les candélabres au centre du quai. On observe les matériaux nobles richement utilisés malgré la période de restriction de l’époque. Entre les déversoirs, des banquettes de marbres permettent aux voyageurs de se poser. Les voies sont situées de part et d’autre des murs de soutènement. La station est aujourd’hui en correspondance avec deux autres lignes. Le système de couloirs de déversement est typique des réseaux soviétiques, très efficace. (© Thierry ASSA)

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Kurskaya – 15 juin 2016. Salle de distribution de la station de la ligne de ceinture (ligne 5) ouverte en mars 1954. L’architecture circulaire rappelle un gigantesque salon reposant sur une colonne monumentale en forme de palmier. La vasque évoque un immense vase de feuilles à l’égyptienne. Les suspensions brillent par leur élégance, d’un style Art-déco russe tardif. (© Thierry ASSA)

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Komsomolskaya – 24 mai 2018. Située à 37 mètres de profondeur et mise en service en janvier 1952, la station est une des plus visitées. Mise hors de son contexte souterrain, elle s’apparente littéralement à une galerie d’apparat. La voute magistrale reposant sur des arches aux lourdes colonnes à chapiteau donnent une impression de monumentalisme impérial, but recherché par le régime. Le sol est en marbre rouge sombre rehaussant le jaune de la voute principale. Le résultat est chargé mais offre un sentiment de clarté colorée très réussi. (© Thierry ASSA)

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Novoslobodskaya – 27 mai 2018. Le souci du détail a été porté à la paranoïa durant le régime soviétique. Il se retrouve dans le Métro avec ces fresques de mosaïque décorant le fond de la coursive de certaines stations. Celle-ci date de 1952 et allégorise la Paix mais aussi le Monde (« Mir » en russe, identique pour les deux mots). La symbolique est évidente : le communisme apporte la paix sur le monde. (© Thierry ASSA)

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Krasnopresnenskaïa – 17 mai 2016. Comme tout lieu symbolique et quasi-religieux, le Métro est un temple et l’entrée des fidèles doit s’y faire par un temple ! Les accès depuis la surface n’ont pas été moins soignés que les stations elles-mêmes. Celui de Krasnopresnenskaïa, ouvert en mars 1954, est d’inspiration antique, temple circulaire reposant sur des colonnes grecques dont les chapiteaux sont adaptés à l’art officiel. La statue de bronze de Zelinsky représente « Le Combattant ». (© Thierry ASSA)

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