Musée vivant des transports urbains : une exception

Depuis plus de cent cinquante ans, les tramways bruxellois sont une partie intégrale de la vie de la capitale belge et européenne. Ils sont apparus en 1869 en un temps où le tram commençait à desservir les grandes capitales de notre continent avant de se généraliser sur toute la planète.

Rappelons brièvement qu’à Bruxelles comme ailleurs, après une période de splendeur vers 1950, le réseau a progressivement perdu de son importance au profit de l’autobus, c’est-à-dire de l’automobile. Il s’en est fallu de peu que, par esprit dogmatique, en 1985 encore, le tramway disparût des rues bruxelloises au profit du Métro. La raison l’emporta heureusement et de nos jours, c’est un réseau à nouveau en expansion, auquel transporturbain a consacré une série de dossiers.

Les tramways bruxellois sont, dans l’inconscient collectif depuis cinq ou six générations, une sorte de personnage intime, faisant partie de la vie quotidienne ayant une longue histoire dont plus personne ne souvient des débuts, en 1869. Plus personne ? Enfin, pas tout à fait.

Car Bruxelles est parmi les rares villes du monde à disposer d’un Musée du Tramway vivant, le MTUB qui existe depuis quarante ans exactement. Vivant, oui ! Et ce n’est pas la règle. Ainsi, Londres ou Berlin n’ont-elles pas de musée des tramways vivant même si, à Berlin, de temps à autres, des convois historiques arpentent les rues mais rarement en service voyageurs. Citons la présence de quelques musées vivants important, mais souvent en milieu clos, en Grande-Bretagne, en Australie, aux Pays-Bas, au Danemark, en Allemagne, en Nouvelle-Zélande, aux Etats-Unis.

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Woluwe-Saint-Lambert - 25 mars 2012 - Illustration d'un musée vivant appliquant le principe selon lequel les véhicules préservés doivent rouler ! Notez à droite du cliché une PCC en livrée actuelle, du parc en exploitation régulière de la STIB pour les lignes 39 et 44. © transporturbain

Celui de Bruxelles a cette particularité rare d’être en outre, directement supporté par la Société des Transports Intercommunaux de Bruxelles (STIB). Il est, en quelque sorte, son propre musée quasi-institutionnel mais exploité par des bénévoles en une structure associative.

Le Musée des Transports Urbains de Bruxelles a été ouvert aux visiteurs en 1982. Son importante collection, basée sur un parc de tramways, couvre quasiment toute l’histoire des tramways bruxellois. Le parc est complété par des autobus et trolleybus. L’ensemble regroupe environ cent trente voitures.

Nous lui avions déjà consacré un dossier à l'occasion de ses 30 ans. Une décennie de plus en justifie bien un nouveau d'autant que l'organisation de cet événement fut très différente !

Les 40 ans du MTUB : une organisation à la perfection

Le MTUB, sous l’égide de la STIB et aussi grâce à quelques personnes visionnaires qui, il y a plus de quarante ans, ont cru à l’intérêt du musée, a cette chance extraordinaire d’être installé dans un dépôt des tramways, celui de Woluwe, encore partiellement actif. En effet, les lignes régulières 39 et 44 y remisent en partie. Ainsi, directement reliés au réseau, depuis la partie musée du dépôt, dans laquelle sont remisées plusieurs dizaines de véhicules historiques, les tramways peuvent-ils sortir en ligne aussi souvent que possible et en service voyageurs régulier.

A la base, le Musée est ouvert tous les samedis et dimanches à la belle saison et les tramways historiques circulent tous les jours d’ouverture. En outre, en toutes occasions spéciales, liées aux tramways ou au Musée en lui-même, des manifestations d’envergure sont organisées par les bénévoles avec l’aide de la STIB, manifestations qui deviennent de véritables centre d’attractions pour les Bruxellois pour qui le MTUB est une institution quasi-familiale et familière !

D'ailleurs, transporturbain vous avait déjà relaté les 30 ans du MTUB, les 60 ans des motrices PCC et les 150 ans des transports en commun bruxellois, sans oublier la grandiose cavalcade de tramways à l'occasion des 125 ans de l'UITP (page en construction) !

Ainsi en fut-il le dimanche 22 mai dernier : le MTUB fêtait son quarantième anniversaire en grande pompe ! Plusieurs tramways historiques électriques, motrices et remorques, couvrant en gros plus d’un siècle d’histoire, étaient en service voyageurs sur deux lignes, avec des horaires et tout le personnel d’exploitation (bénévole). Le service était donc à considérer comme « normal », une plongée dans les couloirs du temps en 2022 comme si ces couloirs se croisaient en ce 22 mai pour toutes les générations.

Pour l’occasion, la STIB avait suspendu l’exploitation régulière de la ligne 44 (Montgomery – Tervueren), laquelle était desservie par les tramways historiques. La ligne 39 (Montgomery Ban Eik) – branche de la première – était partiellement exploitée avec des services STIB dans lesquels s’intercalaient les convois historiques. En complément, une ligne d’autobus anciens était ajoutée au dispositif et permettait de relier les deux terminus extérieurs des lignes 39 et 44. Ajoutons que, non loin du Musée, une locomotive de tramway à vapeur circulait en démonstration le long de la ligne 8 des tramways, la STIB ayant modifié l’exploitation en voie unique de ladite ligne !

Bref ! De quoi surexciter un public très nombreux, de rendre fous les passionnés venus de Belgique, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, de France et d’ailleurs car c’était un événement connu en dehors des frontières belges. Et, ce qui n’est pas le moindre, d’assurer une publicité de grande ampleur pour les transports urbains bruxellois !

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Woluwe-Saint-Lambert – Rue Duc – 22 mai 202 - Convoi bruxellois typiques des années 1910 et 1920 avec baladeuse. Pour un peu, on aurait voyagé sur les marchepieds tant le public bruxellois et venu d’ailleurs était nombreux ! © Th. Assa

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Woluwe-Saint-Pierre - Avenue Alfred Madoux – 22 mai 2022 - La deuxième ligne exploitée en matériel historique le long de l’itinéraire du 39, sous l’indice « 31 ». La motrice 7500 est une voiture unique au monde puisque la première PCC articulée ! Elle avait été mise en service en 1962. © Th. Assa

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Woluwe-Saint-Pierre - Avenue de Tervueren - 22 mai 2022 Devant le MTUB, à droite, une motrice 9000, petite motrice à deux essieux recarrossée dans les années soixante en un temps d’incertitude pour les tramways. A droite, la ligne 160, indice éphémère qui avait remplacé le 39 une journée en service partiel. Le 160 était exploité par la STIB, ici avec une motrice PCC à trois caisses de type 7900. © Th. Assa

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Woluwe-Saint-Pierre - Avenue de Tervueren – 22 mai 2022 - Sous les frondaisons de l’avenue de Tervueren, convoi avec une motrice Standard dite « à film » construite autour de 1935. On notera que la motrice prend le courant par perche, la STIB ayant maintenu sur tout le tracé du 44 les installations mixtes pour prise de courant par pantographe ou par perche. © Th. Assa

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Wezembeek-Oppem - Avenue Léopold III – La ligne historique d’autobus exploitée sous l’indice éphémère « 30 ». Elle reliait les deux terminus extrêmes des lignes 39 et 44. Sur ce cliché, un Van Hool Fiat 3. Ce matériel a symbolisé la période noire des transports bruxellois avec la contraction du réseau de tramways au bénéfice de l’autobus... © Th. Assa

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Woluwe-Saint-Lambert - Boulevard de la Woluwe – 22 mai 2022 - Une rareté : un autobus de conception américaine Mack C.37 construit en Belgique en 1957. Une petite série avait circulé à Bruxelles. © Th. Assa

Quand l’Histoire devient le meilleur argument commercial

C’est là un point majeur que peu d’exploitants ont intégré voire ignorent complètement : l’Histoire des Transports urbains, des tramways et des trolleybus principalement, les véhicules qui marquent ; dans une moindre mesure le Métro et les autobus ; cette Histoire est un élément principal de l’évolution de nos cités.

A l’heure où l’on rebat les oreilles de réduction de la pollution, de réchauffement climatique, combien de municipalités font-elles vraiment ce qu’il faut pour attirer les habitants vers les transports urbains ? Nul besoin de grandes campagnes de marketing, coûteuses et dans bien des cas, incompréhensibles. Non, à Bruxelles, on fait simple (même s’il y a aussi des réclames) : le MTUB assure le lien historique du monde contemporain des transports avec le monde ancien, c’est une continuité.

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Woluwe-Saint-Pierre - Avenue de Tervueren – En fin d’après-midi, arrivant au MTUB, une vue de l’ambiance qui avait prévalu toute la journée. A gauche, un autobus Van Hool Fiat 3 roulant parallèlement à la motrice n° 5025 de 1935. A droite, une motrice moderne Bombardier en service régulier STIB sur la ligne 8. Cette vue symbolise la parfaite synergie de la STIB et du MTUB, chacun s’appuyant sur l’autre. Bel exemple de ce que la compréhension de l’Histoire des Transports urbains peut avoir de très positif sur leur image. Inutile de faire du marketing universitaire et abscons, tout est dit sur ce cliché, les choses les plus simples sont souvent les plus efficaces ! © Th. Assa

La circulation des matériels historiques comporte un aspect éminemment ludique pour toutes les générations qui, ainsi, se transmettent cette histoire. Comment ne pas voir l’aspect très positif pour de très jeunes enfants ébahis devant une motrice de 1930 ou de 1940 ? Ils s’en souviendront toute leur vie et auront tendance, même implicitement, et sans pour autant être passionnés, à faire le lien lorsque tous les jours, bien plus tard, ils prendront le tram pour se déplacer. Pour les adultes, quel que soit leur âge, c’est replonger dans leur jeunesse, dans un monde qui était jadis le leur ; se remémorer l’atmosphère et faire le lien avec les évolutions jusqu’à nos jours. Par voie de conséquence : de fidéliser le Bruxellois à ses transports urbains !

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Cliché pris il y a 10 ans lors des 30 ans du MTUB, le 25 mars 2012 : ce jeune garçon portant une lourde sacoche et la tenue réglementaire allait prendre son service de receceur d'un tramway conduit par son père... Et aujourd'hui ? Probablement membre du MTUB et peut-être une carrière naissante dans les transports publics ? © transporturbain

Tout ceci vaut toutes les campagnes publicitaires du monde. Il semblerait que la STIB l’ait bien compris et on ne peut que s’en féliciter. Bel exemple s’il en est de ce que peut faire un exploitant avec la collaboration d’une association de bénévoles dynamiques, en adaptant sensiblement certaines règles d’exploitation des tramways, celui-ci étant le meilleur atout pour faire de la réclame en faveur des transports urbains !