La page du TVR dans l’histoire des transports en commun nancéiens est tournée, une autre semble s’ouvrir. Elle nous replonge elle aussi dans l’époque un peu oubliée des « concepts ». Il y aurait donc une pépinière d’une étrange catégorie, décrite en son temps par Michel Bigey : les « inventeurs de moyens de transport ». Reprenons son propos toujours d'actualité.

Un métier d'avenir : l'invention de moyens de transports

Il faut être au départ doué d'un certain aplomb, connaître l'art de convaincre. Il faut aussi être débarrassé d'un certain nombre de craintes et de scrupules qui ne sont pas justifiés en l'espèce. Et d'abord ne pas être arrêté par le fait qu'on ignore tout du problème.

L'expérience ne sert à l'inventeur que si son invention doit être utilisée. Or on rétrécit considérablement l'éventail des inventions possibles si on s'impose au départ une condition aussi restrictive : faire une invention utilisable. Il faut songer à l'utilité de l'invention pour ceux qui, à défaut d'améliorer ce qui existe et d'équiper là où ce serait utile, doivent détourner l'attention du public, alimenter ses rêves, lui promettre des après-demain qui chantent. Bref vous n'aurez pas à chercher longtemps, et c'est normal car vous n'êtes pas chercheur, mais inventeur.

Pour la présentation il vous sera nécessaire de faire quelques schémas et dessins. Rassurez-vous, personne ne vous posera de questions sur autre chose que le principe de fonctionnement ; la complexité est coûteuse à réaliser, mais pas à dessiner.

Si vous êtes bien introduit dans les milieux technocratiques, vous pourrez obtenir quelques miettes des importants crédits prévus par différents ministères, de quoi faire un petit tronçon d'essai, une maquette, ou pour le moins une plaquette polychrome sur papier glacé. Tentez d'abord la plaquette, que vous enverrez aux journaux et dans les ministères.

C’est souvent vouloir réinventer le monde, le TVR en était un bel exemple : présenté comme un moyen de transport inédit et révolutionnaire … Il reprenait sans la savoir, une invention de 1867, le Monorail Larmanjat !

Le petit-fils d'ARAMIS

Cette fois, le « nouveau » concept, Urbanloop, est allé plus loin que la plaquette sur papier glacée en version moderne, c'est-à-dire la page web. Urbanloop existe. Il nous renvoie à ARAMIS (Agencement en Rames Automatisées de Modules Indépendants en Station), au VEC qui avait été expérimenté sur le parvis – naissant – de La Défense en 1972 puis construit à Paris sous la rue de Rennes, entre le magasin de la FNAC et son parking situé de l’autre côté de l’artère. Il s’agit d’une théorie de micro-modules circulant sur un circuit en boucles – potentiellement multiples – dont les stations ne sont desservies qu’à la demande. En somme, un transport semi-collectif mais dont la capacité s’apparenterait à s’y méprendre à celle de petites automobiles individuelles.

Développé en 2017 par des élèves de quatre écoles d’ingénieurs de Lorraine (nombre passé à huit depuis lors, associées à ce projet), Urbanloop est un « Personal Rapid Transit » bâti autour de petits modules d’une capacité de 2 places, avec un roulement sur pneumatiques sur 2 pistes en L, assurant la fonction de guidage, un peu comme un métro sur pneus.

Après un essai sur le site de l’université de Nancy, une démonstration a été réalisée sur l’aérodrome de la ville, parcourant 1 km en 1 minute pour un coût d’exploitation de 1 centime avec une consommation de 0,047 kWh, une alimentation par la voie en 72 V continu des 2 moteurs de 3 kW équipant chaque capsule. Le coût d’investissement oscillerait entre 1 et 4 M€ / km. C’est certes 4 à 5 fois moins qu’un tramway ou l’équivalent de BHNS légers… mais l’usage est quand même difficilement comparable.

Biglotron ou Shadok ?

Les promoteurs d’Urbanloop ciblent pourtant tous les besoins, sans exclusive, non sans évidemment développer des considérations très hostiles aux transports en commun, jugés « trop encombrants » dans les hypercentres – où leurs éventuelles voies réservées sont « inutilisées 90 % du temps, pénalisant les autres modes et les autres activités » - et trop déficitaires pour les quartiers périphériques. Urbanloop est la réponse universelle, promis ! Sa légèreté vient compenser la faiblesse des sols du Grand Est, « peu propices à la réalisation de TCSP » : pourtant, Reims, Strasbourg, Mulhouse et même Nancy et Metz en ont réalisés et de natures différentes ! Le concept est même présenté comme une solution adaptée aux déplacements interurbains avec une vitesse maximale de 80 km/h et une insertion évidemment sans dommages pour l’environnement.

Il est permis de douter sur la modicité annoncée des investissements et la rapidité assurée de mise en œuvre quand est évoquée la possibilité de circuler sous la chaussée, dans une tranchée de 1,20 m de diamètre. Le voyage s’annonce donc en plus agréable… mais ni plus ni moins que ce qu’annonçait Hyperloop…

Certaines images montrent même Urbanloop se substituer en surface aux pistes cyclables : ils vont se faire des amis !

Le concept a été retenu par l’Etat dans le cadre des JO 2024 pour la desserte de la base nautique de Vaires-sur-Marne : une installation de démonstration sera réalisée sur l’île de loisirs de Saint-Quentin-en-Yvelines, avec un circuit de 2 km où circuleront dix capsules, le système étant exploité par Keolis. A Nancy, Urbanloop devrait être déployé sur 5 km avec 5 stations entre la nouvelle Cité judiciaire et un parc-relais.

Bien évidemment, les promoteurs promettent qu’Urbanloop s’autofinance et ne coûte rien à la puissance publique.

Les questions de fond restent invariablement les mêmes au fil des décennies :

  • quelle est la valeur ajoutée de ce système par rapport aux solutions existantes ? Dit autrement, quel est le service auquel répondrait Urbanloop et auquel les modes connus ne sauraient répondre ?
  • quel coût réel en investissement et en exploitation, y compris la capacité à maintenir durablement en service un système propriétaire ?

Il est parfaitement possible qu’Urbanloop puisse techniquement fonctionner, même au-delà d’un laboratoire d’essai grandeur nature. En revanche, lui trouver son domaine de pertinence est une autre affaire et en la matière, ce n’est pas au pied de s’adapter à la chaussure.

A voir réapparaître périodiquement ces « réinventions d’inventions » donne une sorte de sensation de redites permanentes. Certes, pour inventer, il faut tâtonner mais reprendre des concepts conclus par des échecs avérés, cela ressemble fort à de l’obstination … et à du temps perdu ! Sans compter les moyens financiers engagés…

Urbanloop est donc en quelque sorte à la synthèse entre le biglotronqui ne servant à rien peut donc servir à tout ») et de la devise Shadok : « il vaut mieux pomper et qu’il ne se passe rien plutôt que de ne pas pomper et qu’il arrive quelque chose de pire ! »